GABON : Jimmy Popstar face à la police américaine. Suite du récit MEURTRE DU MVETT PALACE (05/01/2016)

 

Oyem était une ville moyenne située dans l’extrême nord du Gabon. Bâtie dans une cuvette dominée par le Mont Miyélé, elle comptait environ soixante mille âmes. La principale artère, qu’on n’a jamais pensé à baptiser — fait très curieux pour un peuple aussi vaniteux que les Ekàη — traversait la ville du collège Edou & Fils au quartier haoussa d’Akwa-Kám. Le boulevard Anonyme était revêtu d’un bitume brillant comme un mille pattes, qui valait aux Yougoslaves l’admiration et le respect des habitants d’Oyem. C’était leur œuvre. Elle n’avait rien avoir avec le goudron français des entreprises Colas, accusé de ne jamais résister à deux saisons de pluie successives. Le voyageur en provenance de Mitzic, Medouneu ou Minvoul avait souvent l’air pétrifié quand il arrivait à Oyem tant la ville paraissait propre et en avance sur bien d’aspects. Le centre administratif s’enorgueillissait de bâtiments à plusieurs étages, souvent bordés de palmiers et d’arbres rares. Ces immeubles abritaient des banques, de grands magasins, des pharmacies, un commissariat de police, une caserne militaire, un tribunal de grandes instances, une prison centrale. Oyem était doté d’infrastructures d’une cité africaine en développement. L’avion y atterrissait deux fois par semaine. Il y avait fax, téléphone et Internet. La ville ne pouvait que faciliter le travail des enquêteurs étrangers.

Les policiers américains étaient descendus au Mvett Palace. Pour le lecteur ayant déjà visité le Ritz ou Le Meurice, l’hôtel parisien préféré d’Omar Bongo, le nom Mvett Palace faisait plutôt sourire. L’établissement avait beau ressembler à ces motels que l’on trouve aux abords des autoroutes européennes, il n’empêche que les Ekàη l’avaient ainsi baptisé pour dire combien ils en étaient fiers. Donnant sur un lac artificiel, l’hôtel rivalisait, dans la psyché narcissique des Ekàη, de majesté avec les gratte-ciel des épopées d’Akoma-la-Forge. Il avait été bâti à l’occasion de la célébration de la fête de l’Indépendance 1978. Dès son accession au pouvoir et dans un souci d’union nationale, le président Omar Bongo avait imaginé la fête de l’Indépendance comme une ritournelle que devait abriter à tour de rôle chacune des neufs provinces du Gabon. Cette fête lui donnait l’occasion de moderniser les principales villes du pays. Le Mvett Palace reste un meilleur souvenir de cette politique généreuse.

Côté lac, les chambres avaient une vue imprenable sur le Mont Miyélé, au sommet duquel se dressait une gigantesque résidence gardée par des agents armés telles des fourmis géantes. C’était le domaine présidentiel. De son vivant, Omar Bongo y passait un ou deux jours tous les neuf ans.

Le FBI se trouvant à Oyem, il fallait désormais agir avec tact. Minkô le savait. Le taxi l’avait déposé à l’entrée de la petite route menant au Mvett Palace. Minkô poursuivit le chemin à pied. A l’accueil, il y avait Ntsame et Jê Mebale qu’il connaissait bien. Minkô s’adressa à Ntsame et lui posa des questions sur les Américains. Les renseignements en poche, il remontait la petite rue faisant embranchement avec le boulevard Anonyme, se retourna afin de s’assurer qu’il n’était pas suivi. Il aperçut deux silhouettes à travers une fenêtre du deuxième étage et reconnut les deux Américains. Il comprit qu’il n’avait pas de temps à perdre. La course contre la montre venait de commencer.

Les enquêteurs, Minkô avait-il appris de Ntsame, étaient assistés d’un Gabonais au nom d’Essono Noël Johnson. L’hôtesse d’accueil avait conseillé à Minkô de se tenir sur ses gardes si un jour prochain il était approché par un jeune homme aux jambes arquées, souvent vêtu d’un pantalon blue-jean et d’un sweat-shirt blanc, et parlant la langue fang avec un fort accent de Makokou. Ces quelques détails devaient suffire à identifier la taupe gabonaise du FBI.

En réalité, Minkô avait déjà dressé le profil de Johnson. Il connaissait l’histoire de ce jeune homme, devenu depuis peu, responsable du Bureau du Corps de la Paix au Gabon. Alors qu’il préparait son diplôme de maîtrise à l’Université Omar Bongo, Johnson était déjà bien intégré dans les milieux américains de Libreville. Il aidait à l’insertion des membres du Corps de la Paix, leur servait de guide lors de leurs missions à travers diverses régions du pays. Dès qu’il obtint son diplôme en civilisation américaine, Johnson fit un bref séjour à Paris où il obtint un diplôme en communication à la Sorbonne. Revenu au Gabon, il réussit à décrocher une bourse d’études pour les Etats-Unis où il résida cinq ans. De retour à Libreville avec un Ph.D en relations internationales, il vivota pendant quelque temps entre le Corps de la Paix et un poste à mi-temps à l’Université Omar Bongo. Au bout de quelques années, il renonça définitivement à l’enseignement, n’y trouvant rien de gratifiant, et se consacra à ce qu’il savait faire depuis la faculté : servir d’interface entre l’Amérique et l’Afrique. Johnson parlait plusieurs langues, se distinguait par son charisme jovial, avait le génie de se lier d’amitié tant avec le petit peuple qu’avec la nouvelle élite de la République.

Minkô se dit qu’il y avait un seul moyen pour court-circuiter l’action de la police américaine : tuer Johnson. Il repoussa aussitôt cette idée. Minkô était un patriote et non un assassin. Sa véritable obsession était les indices susceptibles de mener les Américains au coupable. Il avait déjà vu dans les films les gens condamner à la chaise électrique ou y échapper grâce à l’analyse de leur ADN. Et les enquêteurs occupaient déjà le lieu du crime. Que faire alors ? Une idée lui traversa l’esprit. Le feu ! Pourquoi ne pas mettre le feu sur le Mvett Palace. N’est-ce pas ainsi que le chef comptable du magasin Score avait réussi à faire disparaître les traces de ses malversations financières ? Minkô se ravisa. C’était idiot d’imaginer que les agents du FBI, avec leur technologie, n’avaient pas déjà une idée du meurtrier ? Les Américains étaient tout simplement à Oyem pour l’arrêter et le livrer à la justice.

Souvent à Oyem, l’on cherche la solution d’Akwa-Kám à Adzougou, oubliant que les idées les plus simples n’ont pas besoin d’un si long parcours.

Rien ! Le FBI n’arriverait à rien si tous à Oyem, du vendeur à la sauvette au gouverneur de la province, érigeaient un mur de silence contre les policiers blancs. Un héron pique-bœuf traversa le ciel en direction du Mont Miyélé. Minkô suivit l’oiseau du regard. Plus il s’éloignait, plus Minko voyait son plumage changer de couleur. Tout d’un coup, il pénétra une sorte tunnel luminescent jeté au-dessus de la ville par le soleil couchant. Puis, comme dans un opéra du compositeur russe Igor Stravinsky, l’oiseau fut couvert d’une parure rougeoyante qui embrasa la forêt environnante, d’où Minkô entendit monter des sons de trompettes et des roulements de tambours. Soudain, Minkô se sentit pousser des ailes et soulever du sol. Il glissa dans le corps de son antique homonyme Minkô Mi Biaη, Pommades Magiques, selon les uns, Traits Fantastiques, pour les autres, membre de la confrérie des savants du royaume des Flammes ; ceux-là mêmes qui voyageaient sur le dos des chauves-souris et avaient fabriqué Oveŋ Doume Obâme, le prince aux nerfs d’acier, qui régna des centaines d’années sur une immense cité Ekàη, parce qu’il y avait banni l’usage du fer.

Minkô posa les mains sur le gouvernail et pilota la chauve-souris jusqu’à Mekágà, une banlieue ouest nichée non loin de la montagne Miyélé. C’est là que vivait Tsira-Essil-Bar-Melo-Medzô-Meya-Ngun-Nde-Bwel. Le nom du patriarche d’Oyem était une formule secrète interdite de traduction. Le vieil homme se reposait dans un fauteuil en rotin quand Minkô atterrit. Il avait les yeux fermés, la poitrine aspirant l’air, le pagne noué autour de la
taille. Un chasse-mouches était posé entre ses jambes légèrement écartées. Minkô avançait au pas de caméléon. Il savait le sommeil de Tsira apparent. Le patriarche était pareil à un Esprit. Le visiteur devait l’approcher selon un rituel précis car son corps au repos dans le Woleu-Ntem, la Conscience de Tsira parcourait des espaces extra-terrestres. Minkô n’eut point à s’annoncer. Yeux mi-clos, le vieillard lui ordonna de « dire ». Et Minkô « dit ». Tsira écouta sans un mot. Quand Minkô termina son récit, le patriarche redressa la tête, puis envoya Minkô chez Beka au village Mikout (« les Nuages »). Minkô n’eut pas besoin d’une chauve-souris géante. Il souffla dans son smart-cors cellulaire. Le soir même, l’homme des planques mystiques était au rendez-vous. De même que tout ce dont la ville comptait de dignitaires.

Il était minuit quand la lune fit une brève apparition dans le ciel. Beka de Mikout la balaya aussitôt d’un coup de chasse-mouches. L’astre sut qu’il n’était pas invité à la réunion. Il obéit telle une femmelette et se réfugia derrière les nuages, laissant le Vieux Tsira danser au cœur de la nuit d’Afiricara. Nuit d’encre et de solidarité.

Tsira ouvrit le Conseil de famille. Minkô était impressionné de le voir debout au milieu de la nation Ekàη, agitant le chasse-mouches d’où le verbe jaillissait telles les étoiles d’une lointaine galaxie. Tous les dignitaires de la ville étaient là. Des représentants de l’administration centrale d’Oyem à la plus illustre élite militaire de la ville. Minkô compta dans l’assemblée des docteurs en physique nucléaire, en littérature anglaise, en philosophie politique, en mathématique quantique, en stratégie de marketing, etc. Le vieil homme marchait de long en large, martelant ces mots :

— Elle n’était pas pareille à ces nuits d’aujourd’hui. Elle était magnifique, la nuit qui vit la naissance du fils de Ndoume Obâme, le prince du royaume des Flammes.

Et Tsira de faire revivre cette nuit-là :

— Dans le lointain Okü, sous un ciel flamboyant, sentant la vie s’éteindre en lui, Obâme Ndoη fit appel à son fils Ndoume Obâme et plaça entre ses mains la corne dont la musique faisait danser les surhommes. L’instrument vibra. Sa musique atteignit l’ouïe des bien-entendants. Ils vinrent à l’heure où l’on entre dans le second croissant de l’éternité. Ils vinrent et préparèrent le petit-fils d’Obâme Ndoη, fils de Ndoume Obâme. Les savants travaillèrent sous la lueur des étoiles et le firent beau comme un pilier d’acier, Nkoum-Ekeign, nom de notre cité aujourd’hui appelée Pommier du Paradis, Oyem-Teign. Ils ouvrirent le corps du petit Oveη Ndoume Obâme et injectèrent de l’airain dans ses veines. En contrepartie, les savants emportèrent le grand-père au pays de l’autre-vie, l’examinèrent pour mieux comprendre l’ici-bas. Oui, Obâme Ndoη a offert son corps aux hommes-dieux afin qu’ils dissimulent sa progéniture aux creux du pilier d’acier : la conscience Ekàη. Comme au temps des avions chauves-souris, Minkô Mi Biaη est venu et a dit. Beka Be Ndoη Me Biaη de Mikout a entendu et a fait : à bera bô vé ? Hein, si la forteresse cède, ce sera votre faute à vous, nouveaux notables dont la langue a été déliée par la politique. Nous connaissons tous la puissance de l’adversaire. Nous regardons sa télévision jusqu’à Nkol-Abona. C’est vous dire combien magique est son savoir. A vous de tenir bon, de vous serrer les coudes, de former un barrage gigantesque contre l’expédition punitive lancée contre un des nôtres. L’ennemi est entre nos murs. A nous de lui montrer qu’il subsiste chez nous une éthique née d’un sacrifice épique. La trahison est un crime absolu. Ebô soit qui parlera ! Maudit soit qui faiblira ! Et je le « répète-martèle » : au jour du jugement d’Akôma Ier, vous et moi serons tous châtiés si nous participions à la profanation des crânes sacrés.

Jimmy PopStar avait vécu de longues années en Europe du temps où son oncle était un haut fonctionnaire du pays. Il avait séjourné en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et dans divers autres pays occidentaux. C’est aux Etats-Unis d’Amérique qu’il avait appris la musique en compagnie de son ami Alain BongoStar, aujourd’hui à la tête de l’émirat pétrolier jadis dirigé d’une main de fer par son père. Au moment de rentrer au pays, Jimmy PopStar avait fait une fugue en Californie. Il y avait séjourné plusieurs années et était revenu à Oyem avec la tête de Jimi Hendrix en guise de trophée.

Minkô s’interrogeait donc. En Amérique, Jimmy PopStar n’a-t-il pas vu des films sur le crime parfait ? Si c’est PopStar qui a fait le coup, Tsira devait le tremper dans un bain d’airain, parce qu’une telle connerie ne pouvait être que l’œuvre d’un grand enfant malade. Tuer une femme après l’avoir baisée, puis abandonner son corps dans une chambre d’hôtel, alors que notre forêt équatoriale s’étend inextricable.

Con !… PopStar n’est rien d’autre qu’un con. La prison à perpète, voilà la sentence que mérite ce connard. Malgré son indignation, Minkô ne pouvait pas parler. Dénoncer PopStar serait un crime aussi horrible que le meurtre de Miss Jones. Le patriarche l’a répété-martelé. Trahir était la pire infamie chez les Ekàη. Sans doute un tel acte le hanterait-il jusqu’à ce qu’il rejoigne ses ancêtres dans l’autre-vie.

Mais Miss Jones. Comment laisser son meurtre impuni ? Minkô ne savait que faire. Une douleur atroce déchirait son estomac. Il ne supportait guère l’idée de voir le tueur se pavaner librement dans les rues. Et Dr. Schiffo, citant le sultan Njoya, avait prévenu : « tout criminel qui reste impuni est toujours prêt à de pires atrocités. » On accusait déjà Jimmy PopStar d’un « beau-fratricide » ; fallait-il qu’il frappe une troisième fois avant que lui, Minkô, se décide à le livrer à la justice. De ne point savoir quelle voix écouter, Minkô avait mal à l’âme.

Au lendemain du Conseil de famille, Oyem avait reconquis son ancien nom de Nkoum-Ekéign. La ville avait choisi de se protéger par un rempart de mutisme. Chaque fois qu’Essono Noël Johnson traduisait les questions des Américains, la population lui répondait par des gestes simiesques : ni vu, ni connu, ni entendu parler. Les gens reconnaissaient les Américains au loin et s’écartaient de leur chemin. Certains lieux de divertissements comme le night-club Le Balafon, où il aurait été nécessaire d’interroger le personnel, avaient expressément fermé leurs portes en attendant le passage de l’orage. Au hasard d’une promenade, Minkô fut interrogé dans une gargote d’Adzougou par les Américains. Il éclata de rire lorsque les enquêteurs firent apparaître le portrait de Jimmy PopStar sur un écran d’ordinateur portable. Il fut à deux doigts de violer le pacte ethnique, faillit fredonner la célèbre chanson de son cousin, « Hey Joe, whàt tà yà dou là ? » ; mais ses lèvres se crispèrent de solidarité. Il dit non de la tête.

Les Américains avaient bien eu tort de croire que de simples gadgets électroniques suffiraient pour voir le coupable se débattre dans les filets de la justice gabonaise. Une enquête menée sur un enfant né au pied du Pilier d’Acier, de surcroît membre d’une famille illustre de la ville, c’était comme demander à la police française d’aller élucider un crime chez des bergers corses.

Johnson était au bout du rouleau. Il commençait à perdre patience, savait que cette arrestation n’aboutira jamais. Les agents américains le pressentirent eux aussi lors des entretiens avec le maire de la ville, le commissaire de police, le capitaine de gendarmerie, le procureur de la République. Tous affirmèrent ne pas être plus informés que la radio locale. En habitués de la grande criminalité, les Américains n’avaient pas besoin d’un détecteur de mensonges pour se rendre compte qu’ils étaient victimes d’un foutage de gueule bien organisé. Cela se confirma le soir où ils furent invités à dîner chez le commissaire Paulin Akout Biyaη. Plutôt que des renseignements sur « l’affaire Oddie Jones », les enquêteurs durent écouter la longue épopée de la sortie des Ekàη d’Egypte. Au terme de l’odyssée, ils se virent offrir chacun un volume du livre L’immortalité ékaη de Tsira Ndoη Ntoutoume.

Paulin Akout Biyaη ne cacha pas la vérité aux Américains. Il leur dit que leur entreprise était vouée à l’échec. Comment croyaient-ils réussir là où lui-même, fils et commissaire de police du pays, n’a jamais pu arracher le moindre renseignement aux siens ? Et puis, il ne s’expliquait pas tout ce remue-ménage. Au Gabon, ce type de meurtres relevait d’un fait divers. A Mitzic, pays plus obscur que la nuit, on tue des adolescents au gourdin et dépèce leur corps comme du gibier. Et le lendemain sous le grand manguier, le brigand négociait avec un courtier en organes humains, lequel, une fois à Libreville, en tirera un bénéfice substantiel auprès de ceux aspirant au Sénat, à l’Assemblée nationale ou à un poste ministériel. Vous venez nous enquiquiner avec vos droits inaliénables ; ne fut-il pas un temps où, en votre démocratie parfaite, vous aviez connu pareilles misères avec l’extermination des Indiens, l’esclavage des Noirs que vous pendiez aux arbres sans que les autorités judiciaires de votre pays ne daignent lever le petit doigt. Je connais bien la chanson de notre sœur Billie Beaujour, « Etrange fruit ». N’est-ce pas un de vos juges qui avait déclaré, lors d’un procès légendaire, que le Noir ne jouit d’aucun droit qu’un Blanc est censé respecter ? Et Miss Oddie Jones, n’est-elle pas à l’origine de ses propres malheurs ? Elle a charmé les serpents du Woleu et voilà le résultat. Combien de fois lui ai-je moi-même déconseillé, en ces temps de crimes sataniques, de ne pas ouvrir sa porte à tout va ?

Les policiers du FBI écoutèrent Akout Biyaη. Ils en vinrent à la même conclusion : aucune enquête ne peut aboutir si la population refusait de coopérer. Ils admirèrent les coudes serrés de ce peuple, avouèrent à Johnson que si les Ekàη manifestaient autant de détermination contre les fausses élections organisées dans ce pays, il y a bien longtemps que Washington aurait retiré son nom de la liste des « bananacraties ».

L’un des enquêteurs se leva, précisa à Johnson de bien expliquer à Paulin Akout Biyaη que le tueur a déjà été identifié grâce à l’analyse de son ADN, obtenue à partir des indices retrouvés sur le corps de la victime. L’Américain désigna une touche de clavier d’ordinateur au commissaire. Celui-ci y posa un doigt nerveux et vit apparaître le visage de l’individu recherché. Contre toute attente, le commissaire avoua à ses collègues n’avoir jamais vu cet homme-là.

Agacés, les Américains se passèrent de la médiation de Johnson. Ils se dressèrent tous deux devant leur collègue gabonais et le menacèrent en chœur. Puis, s’exprimant l’un après l’autre, ils laissèrent entendre que si les Ekàη continuaient de protéger le meurtrier, l’Amérique se verrait contrainte de recourir à un châtiment collectif. Jusque-là, ils s’étaient comportés en hommes civilisés. Maintenant, s’ils quittent la ville sans mettre la main sur le criminel, l’affaire sera confiée à une division de la Seal Team 6, la force la plus redoutée de l’armée américaine. Celle-là qui avait traqué, arrêté et éliminé Ben Laden. Non, ce ne sera plus la visite de deux gentils policiers blancs tournés en bourrique D’Adzougou à Akwa-Kám ; Oyem se réveillera le lendemain sous une pluie brûlante. Pris dans son élan colérique, l’enquêteur changea de programme informatique et invita le policier gabonais à bien regarder le jeu vidéo qui allait suivre. Il y avait là un petit aperçu de ce dont l’armée américaine était capable. Le commissaire vit défiler d’innombrables petites créatures aux formes étranges. Certaines étaient stationnées au-dessus de la ville de Ndjolé et de Boué. Il s’agissait, Johnson expliqua au commissaire, de satellites qu’on avait réussi à stabiliser au-dessus de l’équateur. Ces engins géostationnaires étaient équipés de capteurs à infrarouge et de radars capables de photographier en pleine nuit les plus petits détails d’une scène se déroulant à Oyem. Ces petites bêtes transportaient aussi des bombes électroniques, armes de la présidence Obama, capables de paralyser tout objet muni d’une puce électronique.

— Et alors ?! Quoi encore ?! s’écria Paulin Akout Biyaη. Le commissaire se leva à son tour puis, regardant les étrangers droit dans les yeux, dégaina l’arme préférée de l’homme Ekàη : la parole épique. Il s’exclama en langue faη :

— Nsoη si George Washington et Thomas Jefferson ne sont plus que des squelettes 

Akout Biyaη mit l’Amérique au défi, profana les tombes de ses Pères Fondateurs, conseilla aux Américains de bien lire chaque ligne du Mvett qu’il leur a offert au moment où l’Amérique prendra la décision de déclarer la guerre au peuple d’Akôma Ier. Il demanda à Johnson de traduire son propos :

— Que l’Amérique essaye et la débâcle sera pire qu’au Vietnam ! Les Irakiens vivent au bord de l’Euphrate, et les Ekàη au bord du Woleu-Ntem-Lalara-Ogoué-Nkomo. Entendez-vous le chant de perdrix ? Il vous adresse un ultimatum. Si votre armée s’avise à nous attaquer, New York sera à nouveau par terre, transformée en un tas de pierres. Calcinée comme un désert. Brûlée comme un monceau d’écorces en saison sèche. Ses immeubles seront un tas de gravats dans lequel les Américains ramperaient comme des vers de terre. Qu’ils viennent s’ils savent où a été conçu l’homme Ekàη. Vous voulez un petit indice, lisez bien Tsira Ndoη. Il raconte une partie du voyage. Peuple Ekàη, peuple de feu, tombé des cieux d’Osiris, nous sommes prêts pour la danse Osila. Notre astéroïde est tombé à l’est de l’Afrique. Là où vos faucons noirs mordirent la poussière et furent traînés d’un bout à l’autre de la Somalie comme des cadavres de chacals. Qu’ils viennent et ils nous trouveront. 

Le commissaire se versa un demi verre de whisky, l’avala cul sec et repartit :

— il y a de cela bien longtemps… Nous avons banni l’usage du fer de la surface de la terre. Et qui a désobéi ? Qui a volé le fer ? N’est-ce pas vous, Prométhée parti se réfugier en Amérique ? Et que croyez-vous ? Pensez-vous qu’après avoir interdit l’usage de l’acier, nous en avons perdu le secret de fabrication ? Et le pilier dressé au centre de notre ville, de quoi pensez-vous qu’il est fait ? Vous me regardez avec de grands yeux d’enfants. Vous ne voyez de pilier nulle part à Oyem. Je vais vous dire : n’accède pas au pilier qui veut. Le pilier est le privilège de ceux nés avec l’œil d’ici. Le pilier est en fer inoxydable. C’est pourquoi je ne sais pas ce que vous faites à Oyem, à part enrichir le Mvett Palace, et dépenser l’argent de vos contribuables. Je vous conseille d’aller chasser vos Negros dans le Bronx. Ici vous n’arrêterez personne. Alors là, personne !

Les Américains n’écoutèrent pas Paulin Akout Biyaη jusqu’au bout. Ils éclatèrent de rire, secouant la tête, et convaincus que la démonstration du jeu vidéo était, elle aussi, une tactique contre-productive. Ils serrèrent la main de l’homme Ekàη et rentrèrent au Mvett Palace.

......

Comment venir à bout d’une ville nourrie d’une légende qu’avait ramenée le patriarche d’un long séjour dans l’autre-vie. On pouvait traverser la ville d’Oyem en un quart d’heure. Pourtant, les deux agents du FBI n’arrivaient pas à mettre la main sur le meurtrier de Miss Jones. Même une enquête menée dans une ville aussi immense que Los Angeles ne leur aurait jamais donné autant de mal.

Le lendemain à midi, Essono Johnson prit la décision d’aller requinquer le moral des deux étrangers autour d’un plat de poisson-chat au restaurant-bar Le Thé. Les trois hommes avaient pris place à la terrasse avec une vue dégagée sur le quartier Nkoma-Ayât d’où émettait la radio locale. En ce moment même, Radio Oyem diffusait le dernier succès populaire de Jimmy PopStar. Non loin, des gamins se baignaient dans un étang. Ils reprenaient la chanson en chœur tout en jouant du tambour d’eau :

Hey ! Hey ! Joe ooo !

Whàt tà yà dou là ?

Hey ! Hey ! Hey Joe ooo !

I love a woumâân

I fuck a woumâân

I kill a woumâân

Hey ! Hey ! Joe ooo !

Whê are you goyin’

Wid dzat gun of yooz 

Les Américains se tordaient de rire tant la chanson leur semblaient d’une distorsion échevelée. Ils connaissaient à la virgule près le « Hey Joe ! » de Jimi Hendrix, repris par bien des musiciens à travers le monde. « Hey Joe ! », certes écrit par un accroc des drogues dures comme il en naît chaque jour dans les ghettos noirs d’Amérique, n’a jamais véhiculé un message pousse-au-crime. Les policiers se tournèrent vers Johnson. Ils s’apprêtaient à l’interroger sur l’identité du chanteur qui avait abîmé un classique de leur patrimoine musical lorsqu’un étrange personnage apparut devant eux. L’intrus eut sur les trois hommes l’effet d’un fantôme. Le regard fixe, ils se tenaient les fourchettes figées dans le vide. Le serveur vit la scène. Il s’arma d’un balai à manche, se rua vers le lépreux et se mit à le pousser vers la rue.

Son corps efflanqué, assailli par une nuée de mouches, empestait les odeurs morbides de l’Hôpital Hansénien d’Ebeign. Le lépreux avait une démarche altière, quasi-artistique, comme s’il allait exécuter un pas de danse. Un sorcier du village des Flammes eût-il été à la table des Américains qu’il aurait aussitôt perçu derrière cet homme plus qu’un miséreux en quête de pitance. Le mendiant s’affala sur le trottoir. Ses yeux, pris dans des orbites sombres, fixaient les trois hommes qui n’arrivaient plus à avaler leur repas. Instinctivement, l’un d’eux mit les trois plats dans une seule assiette et la tendit au mendiant. Ce dernier resta planté sur place. Johnson sortit un billet de sa poche, l’enroula dans sa main puis le lui lança. Ce geste resta, lui aussi, sans réponse. A bout de patience, le serveur leva le manche du balai pour frapper le lépreux lorsque celui-ci, d’un mouvement vif, se dressa sur ces jambes et saisit le bras de son agresseur avant de lancer d’une voix nasillarde :

— Ane yê ?! Stop it! I wanna talk to these people!...

Le serveur se tint bouche bée. Il n’en croyait pas ses oreilles. Un malade d’Ebéign parlait américain. Incontestablement, la chaîne de télévision CNN avait réussi à pénétrer les recoins les plus obscurs du pays. Le mendiant avança vers les Américains et s’adressa à Essono Johnson :

— Pourquoi les idées les plus simples, qui apparaissent instantanément à la conscience, sont souvent rejetées par l’être humain ? Le mendiant-lépreux demanda d’une voix énigmatique.

— Non ! Personne ne peut imaginer un meurtrier dans le corps d’un miséreux. Dites-moi, messieurs, quel mode d’existence siérait à un homme hanté par la culpabilité ? Quelqu’un qui entend se soustraire à la justice ne choisirait-il pas de se réfugier derrière le masque de ceux que la société refuse de voir ? N’entrerait-il pas dans la clandestinité ? C’est pour cela que je viens me livrer. J’en ai assez de sentir mauvais et dans mon corps et dans mon âme.

Le mendiant-lépreux tendit les bras afin qu’on lui passe les menottes. Il n’en fut rien. A part sa grande taille et son gros nez, il ne correspondait pas au portrait de Jimmy Popstar.




Chroniqueur : Mve Bekale